Archivage de toutes mes petites et grosses créations dont j'assume la diffusion

  1. Cul-de-sac
  2. Enracinée
  3. L’enfant et le parasite

Enracinée

Un banc peu entretenu donnait sur les larges routes qui s’enlaçaient le long de la vallée, en partance de Plancher-les-Mines. A cette heure-ci, le village était complètement désert. Pour espérer y déceler de la vie, il fallait venir pendant les heures de marché sur la place de la mairie, ou avoir son billet pour le loto du mois, animé par le DJ du coin, actif depuis maintenant 40 ans, ou encore participer à la fête annuelle en l’honneur du terroir local, toujours animée par le même DJ. Enfin c’est ce qu’elle s’imaginait, car elle n’avait aucune motivation à flâner dans ces villages pittoresques de Haute-Saône, et Belfort suffisait à combler ses attentes de jeune adulte « active ».

Elle gara sa voiture au belvédère, aménagé à 350 mètres du Col du Querty. Aurore avait quitté son boulot un peu plus tôt pour profiter des dernières lumières automnales, et faire un peu de sport avant de rentrer pour entamer sa routine du soir. 

Après avoir chaussé et lacé ses fidèles chaussures « multi-activités », qu’elle remplaçait tous les deux ans plus par habitude scrupuleuse que par nécessité, elle traversa la route pour s’engouffrer dans un sentier abrupt, un peu caché derrière des ronces et une petite colonie d’armillaires, qui tranchait en ligne droite le quadrillage irrégulier de hêtres aux milles nuances d’orange. Elle connaissait bien cette randonnée, qui était plus proche de l’aller-retour que de la boucle. Elle était parfaitement adaptée à l’effort qu’elle recherchait, et qu’elle mesurait sans faute grâce à sa montre connectée. Son semi-marathon était dans maintenant moins de deux semaines, ce qui lui valait d’être d’autant plus attentive aux statistiques de son corps en plein effort. 

L’effort physique, c’était son meilleur remède pour maitriser la fracture vie pro/vie perso. Elle adorait son travail, ou plutôt les stimulations qu’il lui apportait. Son grand bonheur ? La relecture d’articles. Les collègues de son laboratoire, ainsi que ceux des labos partenaires le savaient bien, et ne manquaient pas de lui en envoyer quand sa pile menaçait de prendre des proportions « normales ». Une telle appétence lui valait une très grande visibilité dans la littérature de son domaine de recherche, son nom apparaissant régulièrement parmi les cinq premiers auteurs.

Après quelques kilomètres d’ascension brutale et sans fantaisie topographique, à glisser sur les cailloux et petits rochers qui se détachaient du chemin, et à patauger dans la terre humide et visqueuse des dernières pluies, Aurore déboucha sur une belle clairière qui s’étalait à pertes de vue le long de la forêt. C’était un lieu très apprécié des randonneurs du coin, qui y venaient lors des premiers dimanche doux et ensoleillé de printemps pour rompre le pain, tailler la tomme fermière et ciseler le gandeuillot dans un carré de végétation à l’ombre d’un chêne, épargné des bouses de charolaises qui partageaient la prairie. 

Mais Aurore n’était pas là pour flâner, d’autant plus qu’en cette saison le sol n’appelait pas trop à la sieste.  Le sommet était droit devant, à l’embouchure d’un nouveau sentier qui sinuait en pente douce parmi les roches de moyenne montagne. 

Des tâches bleues au loin attirèrent son regard. Elle stoppa l’enregistrement de ses performances, et s’en approcha. 

Elle avait beau connaître le relief de cette façade de la vallée par cœur, l’environnement qui l’entourait lui restait un grand mystère et elle n’avait jamais soupçonné l’existence de ces fleurs bleues : c’étaient des sortes de tentacules qui émergeaient d’une touffe de feuilles pointues, parsemées de pétales qui tiraient presque sur le violet, et scrutaient l’horizon dans plusieurs directions, pareilles à des sentinelles postées sur les façades d’une tour. 

D’un geste d’automate, elle dézippa la poche droite de son pantalon de randonnée, et dégaina son téléphone face à cette fleur bleue non-identifiée. Elle mit quelques secondes à réaliser que son écran était noir : la batterie était déchargée. Pensant revenir avant le coucher du soleil, Aurore n’avait pas pris la peine d’embarquer sa recharge externe. Elle devra se résigner à garder cette plante dans sa trop grande bibliothèque d’espèces inconnues. Mais autre chose la troubla. N’avait-elle pas consulté son planning il y a à peine cinq minutes ? Elle était persuadée que la petite pile affichée à l’écran n’était alors que très peu vidée.

C’était inextricable, mais Aurore ne s’en tourmenta pas plus que ça, et se dirigea vers le sentier rocailleux après avoir fait le deuil du suivi de ses performances, puisque sa montre semblait avoir rejoint son portable dans sa grève numérique. La suite de son ascension fut inhabituelle. Pendant sa progression, elle senti son corps comme se lester rapidement, et ses mouvements lui parurent alors ralenti, malgré sa forme olympique. Elle préféra interpréter ce phénomène comme un défi, et redoubla d’effort pour atteindre le sommet dans un temps record sous ce handicap imprévu. 

Obnubilée par ce challenge, elle atteint rapidement le sommet, sans avoir prêté attention au cerf élaphe, flanquée de ses protégés au pied d’un sapin mal en point, ni au bal de vulcain à la surface d’une nappe d’aconits.

Malgré sa longue expérience de randonneuse, une sensation nouvelle, étrange, s’empara de son corps. 

Parmi tous ses muscles mobilisés, aucune douleur ni fatigue ne lui permettait d’estimer depuis combien de temps elle marchait ; elle aurait pu avoir parcouru cinq kilomètres sans dénivelé, comme vingt-cinq d’ascension abrupte, il ne semblait y avoir aucune hypothèse satisfaisante. Une réflexion saugrenue s’imposa alors à ses élucubrations, et cette pensée était d’autant plus absurde qu’elle sonnait comme une vérité évidente : ces lieux étaient son foyer, son quotidien. Elle ne s’en était jamais séparée, et il lui semblait comme impossible d’imaginer une vie autrement qu’au sein de ses vallées.

Aurore repoussa ses idées d’un rire mal assuré, en s’imaginant protagoniste d’un de ces livres qui parlent de la reconnexion de l’Homme moderne avec la nature. Toutefois, un doute inquiétant et inexprimable persistait alors qu’elle se rapprochait du point de vue.

Une douce nappe de vent enveloppait Aurore, transportant un subtil et complexe mélange d’effluves d’une végétation insoupçonnée. Elle posa son léger sac à dos sur une tâche de mousse qui semblait dimensionnée pour l’accueillir, et s’assit sur une section de tronc de chêne, maquillé de colonies de champignons couleurs de bronze, que les années d’immobilité avaient apportées.

Le ciel était dégagé, teinté d’un bleu saisissant par sa singularité : ce n’était ni un bleu succédant un lever de soleil, ni la dernière nuance de bleu d’une journée d’automne. C’était un bleu d’une autre vie, d’une autre planète, qu’Aurore, ni aucun autre être humain, n’avait eu la chance de voir auparavant. 

Emerveillée par cette découverte pure, Aurore se senti comme une enfant face à un monde qui se dévoilait pour la première fois à ses sens. Elle remarqua alors que le ciel n’était pas totalement dégagé, que des motifs de nuage aux formes et aux textures infinies l’habillaient. Son regard dériva alors vers les vallées de grands résineux qui lui faisaient face, dont la vaste palette de couleurs automnales contrastait avec la monochromie des prairies pentues, qui assuraient un parfait équilibre de pigments avec les veines de roches pales qui griffaient la surface des montagnes. Plus bas, Aurore pouvait contempler et assimiler ce coloriage ancestral qui nappait les champs et plaines. Les bouquets de fleurs jaunes sauvages intégrèrent ensuite son champ de vision, telles des éclaboussures de peintre sur ce tableau infini, et elle se surprit à compter et dessiner mentalement les pétales d’un individu, dont le nom lui revint naturellement en mémoire : lamier jaune. Elle se rappela alors que la belle sentinelle bleue croisée quelques temps plus tôt se faisait appeler Aconit napel, éblouissante mais mortelle ; complexe revers de la beauté naturelle du sauvage.

Galvanisée par ses nouvelles pensées, qui ressemblaient plus à un savoir latent activé par un élément extérieur qu’à un résidu de mémoire, Aurore revint vers les arbres qui régnaient sur les dénivelés de l’autre versant de la combe. Elle découvrit, ou plutôt redécouvrit que pas moins de quatre essences principales se partageaient les lieux : l’épicéa, qui dominait, suivi de près par les pins sylvestres et les sapins pectinés, puis quelques hêtres qui bataillaient pour glaner leur part de soleil sur ce versant si précieux. Les marques du passage des saisons perturbées par les fortes perturbations du climat l’émurent plus qu’elle ne l’aurait jamais imaginé, si bien qu’elle senti des gouttes salées couler le long de sa peau sèche et craquelée à la vue des espaces vides laissés par les dégénérescences lentes d’arbres qui ont connu les pires heures de l’humanité. Comme s’ils se laissaient dépérir pour éviter des destins plus funestes et moins désirables, ou comme s’ils avaient eu leur content de désastres anthropiques, et qu’ils pressentaient une conclusion tragique et précoce du plus destructeur des mammifères.

Son regard pris alors de la hauteur, alors qu’Aurore semblait perdre progressivement toute motricité, comme si son corps grandissait tandis que ses muscles s’atrophiaient. Le vol romantique d’un couple de circaète réchauffa son cœur, qui, tout comme ses autres organes, lui paraissait avoir quitté sa place habituelle pour venir se dissoudre dans l’entièreté de son corps. Une alouette s’agrippa délicatement à un de ses nombreux bras tandis qu’un faucon crécerelle piqua sur un campagnol téméraire, tout juste sorti de son terrier. 

Soudain, un chaos de stimulations encercla les pieds d’Aurore, qui plongeaient maintenant dans le sol, pourtant si calme en surface. Dans un doux vertige, elle ressentie à travers son corps majestueux les colonies de cloportes, affolés par les secousses de sa croissance, qui grouillaient en tous sens. Une fois ancrée, la fraîcheur apportée par le labeur fondamental des lombrics exalta son immense corps.

Les nouveaux sens d’Aurore étendaient leur sensibilité aux plus petites échelles : elle se divertissait ainsi sous terre de l’ancestrale chasse des micro-organismes par les acariens, et en surface des molécules d’eau qui préparaient leur parade pour une pluie prochaine.

Un spectacle sans frontière semblait ainsi se dérouler perpétuellement autour d’Aurore, et l’idée d’abandonner son ancienne vie et ses rythmes de déplacements chaotiques pour une retraite contemplative et immobile, perché dans ce sanctuaire de beauté, lui parut comme la plus belle des opportunités.

C’est décidé. Elle restera là quelques générations. Par son attention complète aux infinies formes de vie, elle accompagnera les autres gardiennes de ces lieux, en espérant que la prophétie des résineux ne se réalise pas.

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