Archivage de toutes mes petites et grosses créations dont j'assume la diffusion

  1. Cul-de-sac
  2. Enracinée
  3. L’enfant et le parasite

L’enfant et le parasite

n couple de canards colvert se pourchassait gentiment, tandis qu’en arrière-plan un cousin souchet sortait son bec noir de l’étang, l’œil jaune perçant. Le héron cendré surplombait ce petit spectacle du haut de la cime nue d’un hêtre. Il fut bientôt rejoint par un autre, qui se posta sur l’arbre juste à côté. Comme deux maîtres nageurs surveillant des enfants du haut de leurs tours.

Brusquement, mon objectif vint pointer le ciel gris d’automne. C’était Enzo, l’enfant terrible, qui, en escaladant le gradin de bois pour passer sa tête à travers l’ouverture, avait cogné ma longue-vue. Sa mère, occupée à calmer leur petit chien frileux et ridicule dans son manteau à fourrure, ne semblait pas disposée à réprimander sa progéniture. Tant pis, je n’ai pas la tête à faire la police, ça n’en vaut pas la peine. A la place, et pour contenir mon amertume, je me dirige vers les petits vieux qui, du fond de l’observatoire, s’émerveillent de becs inconnus.

A part pour le colvert et le héron, la plupart des participants des ateliers d’observation de la faune des marais de Bruges n’avaient que peu d’occasion d’étaler leurs connaissances. Pour les plus petits, je me focalisais sur les espèces aux noms rigolos, comme le foulque macroule, qui génère toujours des fous rires enfantins et transforme l’identification en jeu. Pour les autres, je leur donne des clefs d’analyse d’espèces moins connues mais tout aussi magnifique comme la sarcelle d’hiver et son hypnotisant masque jade, ou encore le grèbe huppé, qui sait récompenser la patience par ses apparitions féériques. Mon seul but, au final, c’est que les gens repartent en connaissant un peu plus ce monde, si fragile, qui nous entoure. Ce monde qui peine à coexister avec nous, alors que nous dégradons chaque jour un peu plus son équilibre simplement  complexe.

Aujourd’hui, j’ai un petit groupe multi-générationnel. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’associe ce constat à une timide note d’espoir. Un des octogénaires me pointe du doigt un bec rouge et jaune et m’affirme avec emphase qu’il s’agit d’une foulque. La confusion est compréhensible : je lui explique que la foulque possède une forme de bec très proche de la poule d’eau, pour un manteau tout aussi sombre. Cependant, le bec de la foulque est blanc. Tandis que m’applique à cet exercice de transmission, ces deux compagnons continuent de dévorer l’animal de leurs faibles rétines, les jumelles tremblantes sur leurs verres de lunettes colorées.

Soudain, la poule d’eau, ainsi que de petits souchets aux alentours, filent chacun dans une direction différente, comme fuyant un danger. Encore Enzo. Ce maudit bipède venait de lancer une grappe de cailloux qu’il a dû amasser sur le sentier menant à l’observatoire. Cette fois s’en est trop. Je fonce vers ce petit parasite, l’agrippe par le col de son pull et l’entraîne à l’extérieur du cabanon. En rentrant à l’intérieur, je me retrouve face à la mère, droite comme un piquet, sa boule de poil pourri gâtée dans les bras. Son regard n’est pas très compliqué à interpréter : de quel droit je me fais l’institutrice de son enfant ? Est-ce que j’essaye de lui dire qu’elle est une mauvaise mère ? J’ai l’habitude de ses accusations, et il y a bien longtemps qu’elles ne m’atteignent plus, que je n’y prête plus la moindre attention.

J’ai une tendance naturelle à limiter le contact avec mes semblables. Beaucoup me disent misanthropes, et ils n’ont certainement pas tort. Ma famille me reproche d’ailleurs régulièrement cette distanciation, et ne manque aucune occasion pour me rappeler tout manquement à mon « devoir » de membre officiel, qui justifierait que pour maintenir l’union et la pérennité d’une famille, il serait nécessaire de subir tous les trimestres un éternel repas entre individus liés par le sang, mais certainement pas par les opinions et valeurs. Toujours est-il que lorsque je me retrouve avec un humain biberonné à l’orgueil comme cette maman, j’évite de gaspiller de l’énergie à tenter d’avoir des discussions raisonnées. 

Après un long quart d’heure de contemplation des quelques oiseaux que les cailloux d’Enzo n’ont pas impressionnés, j’annonce la fin de l’activité, tout en cachant mon profond apaisement à l’idée de ne plus revoir l’enfant parasite et sa mère tout autant coupable. J’éprouve cependant une légère tristesse -à moins que ce ne soit de la mélancolie- en croisant les regards pleins de gratitude de la petite troupe de vieux qui passent devant moi et empruntent le sentier du marais pour aller attendre le prochain bus. Ça m’arrive parfois.

***

Une fois seule, j’enfourche mon vélo de mes bottes ensevelies de boue séchée, et je prends le temps de quelques inspirations profondes. Ce moment là, il m’est précieux. C’est comme un petit rituel de transition entre le chaos de la cohabitation entre humains et la solitude en bonne compagnie. J’en profite pour me purger de toutes mes pensées noires, fruits de cette cohabitation. Enzo. Celui-là, il prend carrément toute la place. C’est toujours déprimant de constater comment une simple personne peut en si peu de temps obscurcir à ce point vos humeurs. Je puise dans différents exercices de respirations et de méditation pour tenter de dissiper les sombres et dangereux nuages de ma conscience, quand un cri vient briser le charme.

Après quelques secondes de flottement, je redirige mon attention sur mon environnement sonore. Quelques chants de limicoles qui pataugent à la surface d’un lac, le bruissement léger du vent sur les branches nues d’un hêtre. La douce mélodie des marais d’automne, soudainement rompue par le retour d’une fausse note. Pleinement attentive, je réalise avec horreur, puis avec colère, que le musicien est un enfant, et la partition, un cri de détresse sans aucun doute possible.

Toujours avec ce même mélange explosif d’émotions contradictoires et subtiles, qui semble être le fardeau de l’homme moderne, je me lance alors dans la traque. 

La plainte jaillit de nouveau. Par un secret instinct, je ressens l’urgence, et décide qu’il me faut prendre le chemin le plus court. Je quitte directement le sentier principal pour m’engager tout azimuth dans les sous-bois qui bordent un ruisseau que je traverse sans précautions. 

Jamais je ne m’étais imaginé contenir autant d’empathies envers l’humain : me voilà à profaner toute une harmonie, vénérée depuis si longtemps, pour répondre à un appel désespéré d’un des miens. En une poignée de minutes intenses, je brisais la quiétude si précieuse de ces lieux préservés de l’humain. à chacun de mes pas, j’écrasais des milliers de vies, par mes gestes, j’altérais irrévocablement des équilibres antiques, je terrorisais des myriades de peuples par mes bruits, mon odeur, ma simple présence. 

Les cris finirent par s’affaiblir, laissant place à un silence qui sonnait faux, comme camouflant une peur latente, prête à hurler sa force d’une seconde à l’autre. Je désespère de trouver le moindre indice pouvant me réorienter dans ma traque, quand un morceau de tissu accroché à une branche pointue de hêtre attire mon regard. Je réalise qu’il provient du pull d’Enzo. Mon tsunami d’émotions engloutit mon corps : brusquement, mes jambes décident de me lâcher, et je me retrouve violemment projetée dans le sol spongieux et verdâtre.

Le temps se suspend. Un imperceptible souffle animal au loin me ramène doucement à mon environnement. Devant moi, les ronces sont piétinées et écartées, et font place à un sentier improvisé. En continuant mon inspection, j’identifie dans la boue un ensemble d’empreintes : à droite et à gauche, des doigts de ragondin, un peu en avant se dessinent nettement les griffes de cistudes, et au centre, un sillon continue et profond, comme si on quelque chose de lourd avait été traîné. Le tout formait un tableau invraisemblable. Mais le détail important ici, c’est la netteté des empreintes. Elles sont très récentes. Je ne suis pas loin.

***

Motivée par cette assurance d’une fin proche de ma traversée mortifère, je trouve l’énergie de me lever, et je m’engage dans ce sentier providentiel. à peine une minute plus loin, la sente me mène à l’orée du plus grand point d’eau des marais. Le spectacle est saisissant d’irréalisme. Des dizaines de cistudes se tiennent en arc de cercle sur les bordures du lac. Aucune ne fait attention à ma présence. Toutes convergent leur regard vers le centre de l’étendue d’eau. 

La nuit est presque complète, aussi il me faut du temps pour distinguer autre chose qu’un amas sombre et mouvant. Une queue de ragondin. Il y en avait plusieurs. Puis un bec de cistude émerge brièvement de l’eau. D’autres suivirent, et il me semblait qu’un lambeau clair pendait de l’un d’entre eux. Au fil des apparitions, je remarque une couleur rouge, qui donne à cette scène une interprétation macabre. 

Puis, l’acte final. De ce chaos sanglant, brutal et inexplicable, se distinguent avec désespoir les extrémités d’une main. Une main d’enfant.

Je suis pétrifiée. Atrophiée de terreur et de confusion. Incapable d’articuler la moindre réaction à ce qui semble indescriptible, et surnaturel en ces lieux que je pensais pourtant si bien connaître. 

Soudain, je suis pris d’une humilité chavirante, et je me sens comme la plus insignifiante et la plus faible des choses de ce monde. 

Une grèbe huppée passe au-dessus de ma tête pour aller s’enfoncer dans les sous-bois de la rive opposée. Un éclat mystique semble alors s’y manifester. Malgré ma paralysie, je me sens attirée, comme par magnétisme, par la source de cette lueur. Je lève ainsi mon regard vers la lisière qui me fait face. 

Entre deux peupliers centenaires se dresse un cerf blanc. Il semble m’observer depuis le début de la scène. Mon âme se perd dans le noir profond de ces yeux, qui contrastait violemment avec la blancheur de son pelage. 

Après une éternité, mon regard captif se libère, tandis que le cerf se détourne d’une fluidité fantomatique, pour aller s’enfoncer dans les entrailles endormies du sous-bois, laissant le lac dans un calme serein, et victorieux.

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