Cul-de-sac
La barre de fer n’opposa aucune résistance, et balaya brusquement l’air d’une ample courbure derrière Léon, qui chancela et manqua de chuter du perron. Pendant toutes ces années, la porte d’entrée du lycée était restée ouverte. Sans doute le souvenir du drame qui précipita son abandon consistait une sécurité suffisante à toute intrusion.
Léon pénétra à pas prudents dans le hall d’entrée du lycée, qui donnait directement sur le couloir des casiers. Les crépis présentaient des surfaces tortueuses produites par le cruel passage du temps. Bien que l’électricité fût miraculeusement encore présente dans cette partie de l’école, seuls un ou deux néons participaient encore à la chasse à l’obscurité. Seul le caoutchouc grisâtre qui amortissait ses pas ne semblait pas avoir souffert des années d’abandon du bâtiment.
Au premier coup d’œil, c’était un couloir de lycée tout à fait ordinaire, marqué par une absence de fantaisie architecturale, d’autant plus prononcé par l’absence de vie. Mais il y avait cette brume de poussière stagnante, qui se matérialisait devant les spots lumineux encore fonctionnels. Et puis cette terrible odeur, indescriptible mais à la puissance opprimante, qui força Léon à se couvrir la bouche de son débardeur.
Ce geste lui rappela les événements qui entraînèrent la fermeture du lycée Camille Claudel, rapporté par son ami Geoffrey, qui l’attendait avec les autres sur le parking : il y a 7 ans, durant une matinée de cours, une émission de produits toxiques se produisit à la suite de l’explosion d’un réservoir au laboratoire. L’intégralité de l’école fut évacuée de force dans les heures qui suivirent. A la suite, les moyens n’ont jamais été alignés pour désintoxiquer le lycée. Personne n’a pu y rentrer sous peine d’être exposé à des émanations estimées cancérigènes par les autorités. La majorité des affaires des lycéens y sont donc supposément restées, dont le cannabis d’Edouard. Léon avait beau détester Geoffrey, il n’en restait pas moins un passionné de l’histoire des drames locaux, et son goût pour la véracité des faits était connu de toute la bande.
Ainsi, la simple présence de ce relent aurait dû pousser Léon à rebrousser chemin et retrouver ses amis sur le parking du lycée, poursuivre la soirée en buvant des bières et tant pis pour la weed.
Mais Léon ne voulait pas les décevoir. Il devait leur prouver sa valeur. C’était sa manière à lui de s’intégrer : il saisissait toutes les opportunités qui se présentaient pour démontrer qu’il était un élément indispensable du groupe, et irremplaçable. Bien souvent, ces opportunités lui impliquaient de sortir de sa zone de confort, de se confronter à des environnements aux nombreuses inconnues et incertitudes, qui ont failli lui coûter la vie, comme cette fois où il sauva le vélo de Mélissa du torrent d’une autoroute, alors qu’ils longeaient le sentier surélevé qui la bordait. Cette trempe lui venait en grande partie de son éducation, notamment de sa mère, qu’il ne voyait uniquement pendant ses précieux temps libres, durant lesquels elle lui rappelait tel un mantra comment elle passa de technicienne de surface à responsable des ventes dans une grande marque de produits cosmétiques de luxe, ainsi que la prédominance du paraître, du regard et de l’estime des autres au sacrifice du soi. Ce sont ces directives de vie qui l’amenèrent aujourd’hui dans ce couloir de lycée nauséabond, à la recherche de quelques grammes d’herbe sûrement inutilisables, dans le but superflu d’améliorer, ou plus exactement de brouiller l’horizon d’une soirée d’étudiants.
En dépit de ses tempes qui commençaient à le cogner et des vertiges naissants, il s’engagea dans le corridor, et tituba sur les premiers mètres malgré la planitude du sol. Il s’arrêta alors, pris le temps pour quelques profonds cycles de respiration, afin d’apaiser son cœur et son esprit, et continua sa traversée, les sens aux aguets.
Tout en progressant, il inspectait minutieusement les lettres de métal qui signaient les casiers, alignés militairement le long des murs du couloir. Ses pensées n’étaient alors occupées que par deux mots qui tournaient en boucle : « Edouard », et « Levoisin ». Cette hypnose lui fit presque oublier les vapeurs dangereuses qui tentaient de passer les mailles du tissu de son débardeur.
Avec une constance robotique, il poursuivait son examen des patronymes, quand un pas de trop brisa le rythme binaire de sa progression. Il s’immobilisa pour se concentrer sur son ouïe, retranchant son souffle, étouffé et haletant, en arrière-plan. Après quelques interminables secondes, les pas intrusifs reprirent à une cadence lente et irrégulière.
Subitement, toute l’assurance et le courage qui motivaient sa progression semblèrent l’avoir quitté ; comme si l’intrus qui le suivait les avaient absorbés pour se matérialiser, s’en étaient nourris pour s’articuler. A la place, une aversion profonde s’empara de lui, et bien qu’il ne fît que fantasmer la chose qui le suivait, il ressentait une crainte primitive à l’idée de se retourner pour l’observer. Comme si l’intégrer dans sa réalité, lui dessiner une forme, lui allouer une place dans sa mémoire, entraînerait une fissure radicale dans son existence, un point de non-retour dont il ne pourrait jamais se remettre.
Par chance, l’objet de sa terreur ne s’était révélé qu’à la moitié du corridor, et il ne restait à Léon qu’une poignée de colonnes de casiers à vérifier sur les deux rives de l’allée.
Ce constat sorti Léon de sa torpeur. Désormais déterminé à rejoindre ses amis au plus vite, il balaya les lettres des patronymes avec une rapidité et une efficacité propre aux sentiments de péril qui les requièrent. Malgré cela, il faillit passer devant l’inscription « Levoisin », dissimulée derrière de multiples couches de corrosions et de moisissures.
Le cœur au galop, boosté par l’adrénaline, Léon oublia momentanément les recommandations de discrétion de mises lors de l’exploration de lieux publics abandonnés et brisa en un effort le verrouillage du casier à l’aide d’un mouvement de pied-de-biche maîtrisé.
L’esprit monopolisé par la recherche de la fleur salvatrice d’Edouard Levoisin, Léon ne vit pas ce qui pourtant sautait aux yeux. Après avoir mis la main sur les quelques têtes de cannabis, moites de poussières et dépourvues d’odeur, son cœur se calma légèrement. Son regard se figea alors sur ce qui distinguait le casier d’Edouard Levoisin d’un casier ordinaire : il n’avait pas de fond. Mais ce n’était pas la raison de la stupeur de Léon en cet instant. Alors qu’on pourrait s’attendre à voir la continuité du mur du couloir à la place du fond, l’ouverture du casier donnait directement vers un autre couloir du lycée ; et ce couloir était rempli des mêmes types de casiers que celui dans lequel se tenait Léon.
Comme brusquement éveillé d’un sommeil trop long, Léon reporta soudain son attention, sans la regarder, vers la chose qui s’approchait toujours. Son pouls s’accéléra à mesure que les bruits de pas irréguliers s’amplifiaient. Sans trop d’hésitation, il pénétra alors dans le casier sans fond, et le traversa pour atteindre le couloir adjacent. Une fois à terre, un pressentiment parcouru Léon. Il se retourna, lentement, et referma la porte du casier -lui aussi troué- qu’il venait d’emprunter dans ce nouveau couloir.
Il était au nom d’Edouard Levoisin.
Un frisson le tourmenta quand il constata avec frayeur que la plaque était bigarrée des exactes mêmes traces de corrosions et de moisissures que celles observées de l’autre côté du mur.
Léon voulu se rassurer en incombant à cette illusion les mauvaises vapeurs qu’il inhalait depuis trop longtemps. Mais il n’y avait pas que le casier d’Edouard qui n’avait pas bougé dans ce nouveau couloir : en parcourant d’un regard ample les colonnes d’acier vert environnantes, Léon reconnu rapidement les noms de tous les étudiants et étudiantes lus dans le couloir adjacent, selon le même ordonnancement.
Avant de s’avancer vers des conclusions fantasmagoriques, nous pourrions expliquer la situation en exposant qu’il est commun de trouver dans les établissements scolaires des symétries quasi-parfaites de couloirs et de salles de classes. Toutefois, un sentiment indicible martela à l’esprit de Léon qu’il n’y avait aucun doute sur l’exacte similitude, de tout point de vue et à toute échelle, des deux couloirs. Cette réalisation amena un impossible constat : en traversant ce mur, Léon était resté dans le même couloir.
Quelque violente que fut cette aberration, Léon n’en fut que très peu impacté. Sans doute la succession d’étrangetés et d’épouvantes qu’il venait de vivre en si peu de temps avait-elle forgée en lui une certaine résilience émotionnelle. Néanmoins, une fois l’illusion encaissée, Léon nota ce qui distinguait ce couloir de son miroir : le silence. Si les vapeurs corrosives étaient toujours présentes, Léon était totalement seul dans ce couloir. Ce constat lui amena un apaisement profond, et il osa porter le regard sur ses premiers pas, vers l’entrée, où il put confirmer que rien ne le suivait dans ce couloir alternatif. Mais la douce sérénité fut brusquement troublée lorsque Léon nota l’absence de porte à l’extrémité du corridor. Une note d’angoisse émergea. Il porta son regard vers l’autre bout du couloir : pas de porte non plus. Ce couloir était un cul-de-sac.
Pourtant, aux yeux de Léon, ce couloir était une issue. Un espace isolé des regards, où personne ne peut le juger, l’estimer, l’évaluer. Un endroit sans attentes, sans choix à faire ; gouverné par aucune tradition, sans normes. Ici, il pourrait rester indéfiniment et ne penser à rien. Se reposer. Enfin. Léon libéra son visage de son débardeur ; un large sourire se dessina sur son visage. Il s’assit par terre, détendit ses jambes et appuya ses mains en arrière, les bras tendus. Il leva les yeux vers un ciel étoilé imaginé. Puis il ferma les yeux, et ne les réouvra jamais.




